Bien dans ses basketsLe poids du regard de l’autre

10 décembre 20190
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Yannick Boulanghien, un de nos deux professionnels de la rubrique « Bien dans sa tête » aborde aujourd’hui la question du regard de l’autre (fans, entraineur,  coéquipiers…) chez un sportif(ve) et ses conséquences sur sa vie d’homme et de femme.

 

Au travers de mes échanges avec les personnes que j’accompagne, force est de constater à quel point le regard de l’autre a une importance significative dans la construction de certains athlètes. Ce que l’autre pense de moi et l’appropriation personnelle de son jugement peuvent parfois avoir des conséquences néfastes sur la vie des femmes et des hommes, sportifs de haut-niveau.

Quand le sentiment de jugement devient trop prégnant, s’installe alors une mécanique de pensée dysfonctionnelle qui peut se traduire par la perte de confiance et d’estime de soi, la dépression, ou encore le burnout.

Quels sont les principaux mécanismes en jeux et comment cela se traduit-il ?

Sous le feu des projecteurs

J’ai suivi avec attention le récent parcours des joueuses de l’équipe de France lors des derniers Championnats du Monde au Japon. L’équipe détenant le titre mondial et européen ne s’est pas qualifiée pour le tour principal. Si dans sa globalité la presse est restée objective, j’ai pu lire un nombre important de commentaires acerbes sur les réseaux sociaux touchant directement certaines joueuses ainsi que l’équipe encadrante. Il y a un an presque jour pour jour, la plupart de ces mêmes joueuses devenaient Championne d’Europe…

Si d’un point de vue général, le regard porté sur les sportifs de haut niveau est souvent admiratif, c’est principalement le fait que ces personnes ont une capacité hors norme à se transcender et à tout mettre en œuvre pour atteindre leurs objectifs. Cependant, dans une société où l’on attache de plus en plus d’importance à l’image, où les réseaux sociaux prennent une place prépondérante et où chacun y va de son commentaire, ces femmes et ces hommes sont de plus en plus exposés à la critique.

Le regard porté sur les sportifs de haut niveau et leurs performances se distingue des autres formes de jugement par ses spécificités : l’intensité, l’immédiateté et la récurrence. Si atteindre une performance sportive de haut niveau demande du temps et de la mesure, le jugement du grand public est quant à lui instantané et parfois peu objectif.  Autour de chaque compétition, la médiatisation en temps réel permet ainsi de créer, des dieux du stade, mais peut également servir d’exutoire.

A un autre niveau, le regard porté sera également celui du cercle rapproché : l’entraîneur et le club pour le versant professionnel, la famille et les amis pour le versant privé. Ces personnes étant d’ailleurs essentielles pour le sportif car elles ont la possibilité de pondérer les regards de la sphère médiatique et professionnelle en apportant si besoin est, un peu d’humanité : « je te soutiens si tu es en bas, je te remets les pieds sur terre si tu montes trop haut ». Néanmoins, elles sont également un regard qui a souvent valeur de jugement.

 

S’approprier sa vie de sportif 

En chacun de nous il existe une part de narcissisme plus ou moins développée. L’exposition que procure le sport va dans un sens conforter ce versant de la personnalité. Je ne me souviens pas avoir vu une joueuse ou un joueur se plaignant d’avoir sa photo dans le journal ni d’être reconnu dans la rue. L’estime de soi s’équilibre dans celle d’autrui et bien sûr, il n’y a pas que du négatif à être exposé. Loin de là.

Il y a peu de temps, sollicité par son père, j’accompagnais un joueur de 21 ans évoluant à un bon niveau. Je l’appellerai ici, Vincent. Au cours de nos premières séances, il me faisait part d’un problème d’addiction numérique. Promis à une belle carrière sportive, il effectuait parallèlement des études nécessitant un investissement important. Cependant son niveau en match comme à l’entraînement déclinait et il lâchait progressivement son école. Afin, de travailler sur cette addiction nous avons passé en détail son activité numérique. Il s’avère que la majeure partie de celle-ci consistait à aller sur les réseaux sociaux liés au handball. Ceci afin de voir ce qui était dit sur lui et son équipe, de répondre à tous les commentaires qui pouvait le concerner de près ou de loin. Plus il s’attachait à cela, plus il se sentait mal et plus son niveau baissait.

Vincent avait perdu toute forme d’objectivité et de confiance en lui, il s’approchait à grand pas de la dépression. Plutôt que de travailler sur ce qu’il pensait être une addiction, nous avons ensemble reconstruit sa confiance et son attachement au regard de l’autre. Il a progressivement repris les études et nul doute qu’il retrouvera prochainement le niveau qui était le sien. Il avait abandonné sa vie de sportif au profit de la construction d’une image de soi virtuelle.

Ce qui me semble important, indépendamment des regards portés sur lui et sa performance, c’est que l’athlète s’approprie sa vie de sportif et reste focus sur son projet. Pour cela, il est essentiel qu’il soit conscient de ses forces et de ses fragilités. Que face aux jugements qui je le rappelle sont partie prenante du métier, il puisse rester lucide sur ses aptitudes et ses réelles attentes dans la vie. D’où l’importance de travailler la confiance en soi, facteur essentiel sur et en dehors du terrain. Il doit être capable de distinguer ce qu’il est réellement de ce qu’il représente aux yeux de tous.

 

Quand la lumière s’éteint

A plus long terme, l’exposition du sportif peut avoir des conséquences tout aussi néfastes. Comme je l’évoquais en introduction, le sportif se construit dans un univers ou les regards sont portés sur lui. Ceci peut parfois être un moteur pour avancer. Mais une fois que le sportif décide de raccrocher les baskets, l’intensité de l’exposition s’estompe progressivement.

Il n’est cependant pas simple pour le jeune « retraité » de fonctionner différemment. J’ai récemment travaillé avec deux anciens sportifs de haut niveau. Deux personnes fantastiques qui étaient confrontées au même système de fonctionnement dans des contextes et des périodes de leur vie totalement différents. La première Zoé, 39 ans avait mis un terme à sa carrière il y a déjà plusieurs années. Maman de deux enfants, elle souffrait d’un burnout. La seconde, que j’appellerai ici Laurent, 35 ans était en recherche d’emploi et souffrait d’une dépression qui le paralysait.

Ces deux personnes, sans qu’elles s’en rendent véritablement compte avaient mis en place un processus dysfonctionnel par rapport au regard d’autrui. Ayant l’une et l’autre constamment vécu avec un regard porté sur eux durant plus d’une quinzaine d’années, elles continuaient à se comporter comme si tel était toujours le cas.

Laurent avait honte d’être en recherche d’emploi. Il sortait d’un environnement où il était reconnu pour ses compétences pour entrer dans un monde où il n’avait aucune formation concrète ni aucun diplôme. Ne se sentant pas reconnu, il attachait une importance extrême à « ce que l’on pense de moi, maintenant ». Afin d’éviter les regards et les questions gênantes, il rester prostré chez lui, avec un sentiment de peur et de honte. Évitant tout contact avec l’entourage qui était le sien, il ne faisait qu’empirer sa situation.

Zoé quant à elle avait plutôt réussie sa reconversion professionnelle. Cadre dans une grande entreprise, elle gérait un service d’une dizaine de personnes. Pour autant, elle était devenue perfectionniste et se devait de porter un contrôle acharné sur tout ce que son équipe et elles faisaient. D’après elle, son travail n’était jamais suffisant. Tout avait commencé à partir du moment où elle avait été promue responsable du service. Au cours des séances nous avons pu voir à quel point elle se sentait obligée et redevable envers les dirigeants de la société qui lui avaient fait confiance. Une fois encore la peur du jugement avait repris ses droits…

 

Se détacher du regard par la connaissance de soi

Il est extrêmement difficile de se défaire d’un mode de fonctionnement que nous avons construit durant des années. En revanche, il est possible d’en avoir conscience et de composer avec celui-ci. C’est ce qu’on appelle communément la connaissance de soi.

Il est essentiel pour le sportif, qu’il puisse disposer d’une bonne compréhension du milieu dans lequel il évolue, de ses aspects positifs comme de ses aspects négatifs. Parallèlement il lui faut s’interroger sur son propre fonctionnement au sein du système. Cela lui permettra de disposer d’une meilleure connaissance de soi, et ainsi développer la confiance nécessaire à la réussite.

Yannick Boulanghien

yboulanghien@gmail.com

 

Crédits photo : LNH / @MathiasKOBUNSKI

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