Bien dans ses basketsLa dépression du sportif de haut niveau

11 février 20200
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Il existe des périodes charnières dans la vie du sportif de haut-niveau qu’il s’agit de bien négocier sous peine d’en subir les conséquences… Yannick Boulanghien, un de nos deux professionnels de la rubrique « Bien dans ses baskets » aborde aujourd’hui la dépression en fin de carrière qu’un certain nombre de sportifs peut être amené à connaître. L’objet de cet article est d’apporter des clés afin d’en atténuer les effets, d’en reconnaître les symptômes et le cas échéant, d’entrevoir les actions à mettre en place afin d’y remédier le plus rapidement possible.

 

La dépression de fin de carrière

Les échanges quotidiens que j’entretiens avec les athlètes de différentes disciplines me montrent à quel point l’expérience du haut-niveau est riche mais aussi parfois douloureuse. Ce mois-ci, j’ai fait le choix d’évoquer la dépression et la fin de carrière, sujet au combien sensible et parfois même tabou.

Fort heureusement, la dépression n’est pas une fatalité. L’équilibre de vie est le meilleur moyen de s’en prémunir. Car en effet, plus le sportif se sera attaché à tisser du lien social extra-sportif et à consolider ses liens familiaux, plus il se sera préparé à reconversion professionnelle et en aura anticipé l’impact financier, moins le risque de dépression sera important.

Cet article est pour moi l’occasion d’exposer dans les grandes lignes ce qu’est la dépression, en quoi l’arrêt de la pratique de haut-niveau peut être un facteur déclencheur de celle-ci et de souligner les moyens de l’éviter.

 

La dépression : un mot pour des maux

L’origine des mots est parfois très évocatrice. Celle du terme qui nous concerne ici, tient son origine du verbe latin premere, presser, qui complété du préfixe de- devient depremere l’action de presser fortement du haut vers le bas. C’est véritablement ce qu’il se passe pour la personne amenée à subir une dépression. Ce qui rend la dépression difficile à identifier, c’est que généralement elle survient progressivement et que ses causes, tout comme ses symptômes sont multiples et variés. Une constante : elle paraitra toujours aussi insurmontable à la personne qui va en souffrir.

Le cas de Nicolas est assez révélateur de la perception souvent tronquée du sportif souffrant de dépression. Basketteur de 32 ans, il a cessé sa carrière la saison dernière. Au cours de la première séance qui a eu lieu en novembre dernier, il me fait part de ses doutes que l’on peut ainsi résumer :

 (…)

Nicolas : Rien ne va plus, je n’y vois plus clair et j’ai l’impression que c’est pire chaque jour.

Thérapeute :  Qu’est ce qui te fait dire cela ?

N : Je suis de plus en plus crevé, à un point que je pourrais dormir toute la journée. Tout me fatigue.

T : Ce n’est peut-être juste qu’un passage, tu ne penses pas ? Peut-être as-tu juste simplement besoin de faire un break après toutes ces années de pratique ?

N :  Non, c’est autre chose, j’en ai vraiment marre, je suis crevé et tout m’ennuie et en plus j’ai l’impression de n’être plus bon à rien.

T : C’est-à-dire, quand tu dis que tout t’ennuie, c’est quoi tout ? Il y a encore des moments où tu trouves de l’intérêt, n’est-ce pas ? Même un peu…

N : Tout, c’est ma copine, les gosses, les gens… je n’ai plus envie de voir personne … Je ne sais pas mais …. Par exemple le matin quand je me lève … enfin si j’y arrive… de toute façon il n’y a plus rien devant moi. J’en ai marre. En plus, le peu de chose que j’ai à faire, j’ai l’impression que c’est une montagne, je ne vais jamais réussir. Je suis vraiment nul, à part dribbler, je ne sais rien faire.

T : Tu en parles avec ton entourage ou tu gardes ces sentiments pour toi ?

N : Qu’est-ce que je peux leur dire ? Juste un peu à ma copine qui m’a obligé à prendre contact avec toi. Elle me dit que si je me bougeais un peu ça irait tout de suite mieux. Je sais que ce n’est pas ça… de toute façon elle ne fait que m’enterrer.

(…)

 

Nicolas et moi travaillons ensemble depuis 3 mois à raison d’une séance par semaine au départ et maintenant tous les 15 jours. Il a aujourd’hui trouvé un travail qui semble lui convenir, ses relations avec son entourage ont très nettement évolué. L’objectif dans un premier temps était de trouver ce que l’on appelle « des espaces de solutions ». C’est-à-dire, de le mettre face à des choses qu’il réalise chaque jour et qu’il fait bien. Il va ainsi, pas à pas, reprendre confiance. Ce processus s’opérera principalement au travers d’expériences à 180° du processus de fonctionnement émotionnel et cognitif qu’il emprunte et qui l’amène à la dépression. En capitalisant sur ces moments, il s’agira de lui faire ressentir que sa vision est erronée, que ce ne sont que des perceptions qu’il a construites afin de se protéger du nouvel environnement hors sport.

Pas à pas, il va pouvoir reconstruire une vision plus positive avec une plus grande part d’objectivité. Être fier de ce qu’il est comme de ce qu’il fût.

La dépression est une rupture qui s’opère en silence. On la repère aux travers de différents symptômes qui vont progressivement voir le jour : le désintérêt, le manque d’envie, la fatigue, les angoisses, les insomnies, l’irritabilité, des douleurs physiques nouvelles, etc.

La personne dépressive n’a pas conscience de la part prise à l’intérieur d’elle-même par la maladie. Elle va se taire ou alors parler de façon monocorde, se retrancher puis ruminer de manière stérile en évoquant toujours les mêmes choses qui lui paraissent insupportables. Abattue, angoissée, malheureuse, il faut la pousser dans ses retranchements pour qu’elle accepte de parler.

 

La dépression : une conséquence de la difficulté d’adaptation

Le passage de la vie de sportif à une vie plus ordinaire constitue un cheminement, un processus d’adaptation auquel le « jeune retraité » sera confronté et pour lequel, paradoxalement, il ne s’est que trop rarement préparé. Au cours de cette période, il va devoir faire face aux bouleversements s’opérant sur la base des quatre facteurs suivants : physique, environnemental, psychologique ou identitaire et financier.

Le facteur physique est intimement lié au rapport que le sportif entretient avec son corps. Ce corps fût depuis l’adolescence un outil au service de la performance. Soudainement, il n’aura plus la même valeur, ni la même utilité. Un sentiment diffus de mal-être peut alors s’installer. Ce phénomène sera par ailleurs accentué par une modification physiologique liée à la soudaine diminution des efforts produits, donc à une variation des sécrétions hormonales.

Le facteur environnemental est quant à lui lié au fait que le sportif exerce depuis toujours une activité ultraspécialisée. Il s’est pleinement concentré sur son activité et a été contraint de faire des concessions sur un nombre important de dimensions contribuant à façonner l’individu ordinaire : la formation, l’expérience professionnelle, la vie sociale, les hobbies extra-sportifs, etc. Il a par ailleurs vécu dans un microcosme, constitué par sa famille, ses amis proches et son club. Il va devoir débuter une nouvelle vie pour laquelle il n’est pas nécessairement préparé, où il n’a que trop peu de repère. C’est un véritable bouleversement de son environnement socioprofessionnel. Il pourra se sentir démuni et inexpérimenté. Il va fréquemment avoir le sentiment de devoir se reconstruire une vie sans nécessairement avoir, ni les outils, ni les codes. Un sentiment d’inadaptation tant sociale qu’individuelle verra alors le jour.

Pour ce qui concerne le facteur psychologique, il est question de l’image qu’entretient le sportif avec lui-même. Il existait d’abord par son rang et sa stature. Une sensation de perte de statut social va soudainement s’installer. Lui qui n’avait tendance à se percevoir qu’au travers du regard de l’autre va progressivement rentrer dans l’anonymat. Sa carrière sportive achevée, il aura le sentiment qu’une partie de lui-même s’est évanoui. Les projecteurs se sont éteints et ne font plus briller cet égo dont il n’avait peut-être pas conscience jusqu’alors.

Le facteur financier jouera également un rôle important. Dans la mesure où la majorité des sportifs ne gagnent pas des millions, il existe un impératif à opérer rapidement une reconversion professionnelle. Par ailleurs, il est fréquent que les revenus perçus doivent être revus à la baisse. Ce qui ne fait qu’alimenter le sentiment de stress et de déclin.

 

Un remède : des mots sur les maux

Au travers de ces aspects, certes théoriques mais néanmoins nécessaires, nous prenons conscience de la complexité de l’épreuve que doit traverser le sportif en fin de carrière. Un processus de rééquilibrage de la personnalité s’opère nécessairement.

Physiquement et psychologiquement, le sport de haut niveau nécessite un investissement intense. Si beaucoup d’efforts sont entrepris pour accompagner les aspects physiques afin notamment d’éviter les risques de blessures à court terme, le facteur psychologique n’est encore que trop rarement pris en compte. Des phases d’accompagnement avec l’aide de professionnels permettraient de réduire significativement les risques.

Lorsque le doute s’installe, il s’agit alors de mettre des mots sur les maux. Il est important que le sportif puisse exprimer ses doutes et ses souffrances afin d’être soutenu, réconforté et parfois guidé. Cela se fait généralement avec l’aide de la famille, des proches et parfois auprès de l’équipe.

Quand la situation s’aggrave, qu’elle devient pathologique, l’aide de l’entourage peut devenir contre-productif pour le sportif. Avec les meilleures intentions, ses proches lui diront de se bouger, que cela n’est pas grave. Ce qui produira les pires effets car cela ne fera que renvoyer la personne à son sentiment d’impuissance qui la tirera davantage encore vers le bas.

Lorsque le mal être est plus profond et qu’il fait référence aux symptômes précédemment évoqués, l’aide d’un professionnel qualifié s’avère nécessaire. S’il y a lieux, il pourra vous guider vers un traitement médicamenteux. Il vous aidera également à poser des mots sur vos émotions afin de données du sens à vos maux. Il saura vous faire prendre conscience que votre perception de la situation est peut-être erronée et qu’un nouvel horizon s’offre à vous.

 

Prévenir plutôt que guérir

Pour conclure, j’insisterai sur l’importance de la prévention tout au long de la carrière sportive. Il est essentiel de se préparer assez tôt pour que cette transition de la fin de carrière se déroule avec douceur. Une fin de carrière bien négociée créera les bases stables nécessaire à la nouvelle vie qui s’offre au sportif.

  • Consolider ses liens familiaux et développer sa vie sociale
  • Se former
  • Anticiper la recherche d’un emploi
  • Anticiper l’impact financier
  • Favoriser les activités extra-sportives
  • Continuer l’activité physique une fois que la carrière sportive a cessé
  • Travailler avec un professionnel pour mieux se comprendre

 

Yannick BOULANGHIEN

 

Des commentaires ou des questions ? Merci de me les adresser à : id.claires.therapie@gmail.com Je me ferai un plaisir d’y répondre.

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